Aujourd’hui, vous comme moi, on part en voyage. En voyage à La Réunion pour le récit de La Diagonale des Fous de Frédéric Berg. Frédéric est journaliste pour Nature Trail et passionné de running. Il m’a conquit avec sa vision du running et plus particulièrement de l’ultra-trail lors d’une conférence qu’il a donné en Mars à Montréal. Depuis je l’ai tanné pour qu’il écrive quelque chose sur le blog car je savais que vous alliez adorer. C’est parti pour le récit de La Diagonale des Fous 2009, le premier ultra-trail de Frédéric. 145 kilomètres pour plus de 9 000 mètres de dénivelé positif (source wikipedia, la course est passée à 164km et 9917m de D+ lors de la dernière édition en 2016), une course épique… Une expérience sportive, une expérience de vie de laquelle on ressort transformé. Diagonale des Fous – Scène 1, Acte 1. Moteur, Action!

Diagonale des Fous ou « La Diagonale d’un Fou »

« Désolé mais vous ne pourrez pas prendre le départ ». Ma Diagonale des fous, cette course à pied au bout du monde, a commencé comme ça. Par une énorme frousse. Une peur enfantine. J’avais oublié mon dossard (le 427) dans le coffre de ma voiture à Saint-Denis, de l’autre côté de l’île de La Réunion. Un instant je me suis dit que le Cap méchant – le lieu du départ – portait bien son nom, qu’il fallait bien quelques naufragés et que j’étais l’un d’eux. Huit mois de préparation, un voyage de 11 000 kilomètres… pour rien. J’ai eu très peur quelques minutes. Le temps que deux jeunes filles acceptent de tenter l’impossible : me ramener de l’autre côté de l’île, à 120 kilomètres de là pour me permettre de récupérer le fameux dossard.

la diagonale des fous de l'intérieur

Pluie tropicale, embouteillages, envie de pisser, les tripes retournées à l’idée de ne pas arriver à temps…, je me suis garé en vrac dans le champ à côté du stade de départ à minuit moins dix. Le temps d’attraper mon sac de huit kilos – une erreur de débutant – et de passer par le contrôle (2489e, je ne pouvais pas faire pire), je me suis accroché à la queue du peloton deux minutes avant le départ. Pas le temps de gamberger.

Quatre, trois, deux, un… La pluie battait tout. La route était un torrent fou. La foule amassée de chaque bord hurlait des encouragements qui se perdaient dans le fracas de cette fin du monde. Partir, courir. J’ai pleuré pour la première fois. Tellement heureux de pouvoir m’élancer dans cette course que je désirais depuis si longtemps. Pendant vingt minutes, j’ai slalomé contre le courant, j’ai écrasé à chaque foulée les dix centimètres d’eau qui couvraient le bitume. J’étais infiniment heureux. J’étais redevenu cet enfant qui courait dans la nuit rwandaise pour distancer les fantômes qui me poursuivaient trop souvent.

Le peloton est dense en ce début de Diagonale des Fous !

Les premières pentes du volcan furent éprouvantes. J’étais coincé dans un immense embouteillage, une file indienne essoufflée et refroidie. La pluie s’était transformée en un brouillard diffus et givré. Interminable. Huit heures d’une très lente ascension jusqu’au miracle du lever du soleil sur le volcan. Les premiers rayons du soleil pour réchauffer des corps transis et déjà les premières défaillances dont celle très impressionnante d’un homme saisi de convulsions. Je me dis alors que la route serait longue. A 8h18, j’ai passé le contrôle de la Plaine des sables en 2023e position. J’avais déjà avalé 2320 mètres de dénivelé et 30 km.

diagonale-des-fous

L’ascension vers l’Oratoire Sainte-Thérèse fut une longue procession qui tirait un collier multicolore interminable. Ensuite, entre le 37e et le 50e kilomètre, un paysage bucolique et un ruban goudronné qui n’en finissait pas. C’est là que j’ai senti cette drôle d’odeur, entre transpiration et fumet rance de nouilles refroidies qui n’a m’a plus quittée. L’arrivée à Mare à boue (1863è) était un peu symbolique : j’avais fait le tiers de la Diagonale des Fous, il était midi et je tenais encore debout. J’ai avalé un poulet-pâtes, une banane et je me suis alangui dix minutes avant de repartir. La montée vers le gîte du Piton des neiges à 2484 m d’altitude, le point culminant de la course, fut bouleversante. Je commençais à sentir de la fatigue, quelques douleurs et sans vraiment le décider, je me suis mis à penser à mes enfants. Un moment unique. Je me sentais indestructible. C’est là que j’ai ressoudé cette jambe cassée en morceaux.

Ces moments d’émotion intense à la mi-course…

J’ai dévalé le Bloc, longue descente en escalier, vers Cilaos, la mi-course (1686è). Mon plus long arrêt. Massages, douche, un sac d’affaires propres, discussion avec une jeune femme qui m’a fait rougir. Elle s’est mise en soutien-gorge devant moi, ça m’a ému autant que gêné. Puis j’ai vécu le moment le plus fort de ma course. Un homme de 40 ans pleurait dans sa soupe. « Les médecins m’ont obligé d’arrêter… je me suis entraîné pendant deux ans, j’ai économisé… qu’est que je vais dire à mon fils ? ». Je l’ai pris dans mes bras et il m’a dit : « Finis la cette putain de course, je viendrais te voir à l’arrivée. » Je ne l’ai pas revu.

diagonale-des-fous

Diagonale des Fous, Jour 2 de l’épopée

Il a fallu repartir après 2h30 d’arrêt et déjà 22 heures de course, au moment où le gagnant de cette Diagonale des Fous était fêté à Saint-Denis. Un type attendait. « On part ensemble » ? « OK ». Gérald Vecchie, un Niçois. On ne s’est plus quittés jusqu’à l’arrivée. Il avait fait la course l’année précédente. Il m’a guidé dans la nuit. On a dormi une heure à Marla, 82e km. Un frigo : 4°C. Il a eu une défaillance vers 6 heures du matin. Moi ce sont les premiers rayons du soleil qui m’ont cueilli. J’avais oublié de prendre de l’eau à un ravitaillement. Gérald n’avait pas fait la même erreur. Sans lui j’aurais rôti sur un rocher. Vers dix heures, il faisait 35°C mais nous avions gagné de nombreuses places : 1201 à Grand Place puis 1172e à Aurère.

C’est dur bien sûr, mais qu’est-ce que c’est beau !

Nous avons parcouru des paysages sublimes, des filaos courbés devant nous, des plaines marbrées de végétations inconnues, des concurrents endormis dans leur couverture de survie, sorte de jonquilles sur tapis vert, des forêts, des pics, des cases multicolores, des rivières de galets et évidemment des montées, encore des montées. Avec la fatigue, les pierres devenaient des objets, les racines des animaux qui filaient dans nos pieds. J’ai plusieurs fois eu des visions. En arrivant à Deux Bras, en début de soirée, 121e km, j’ai compris qu’on irait au bout. C’est ce que j’ai dit à la kiné qui a momifié mes genoux : « Je veux juste finir après promis je ne fais plus rien pendant un mois. » En avalant deux Tylénol et un Rougaï saucisses, Gérald m’a dit : « Tu vois cette Diagonale des Fous c’est un peu comme si tu faisais Nice-Marseille avec l’Everest au milieu ».

la difficulté de la diagonale des fous

La montée vers Dos d’Ane, un mur de 800 mètres de dénivelé. J’ai grimpé presque à quatre pattes, « au train » sans jamais m’arrêter, en suivant le postérieur d’une femme dont je n’ai pas vu le visage. En haut, une énorme surprise, Harry, un ami. Il m’avait suivi grâce à Internet et était là avec ses deux adorables petites filles. Il m’a donné le dernier souffle pour finir. J’avais remonté plus de 1400 places (1081e). Gérald tenait le choc. Moi aussi. « Eh, ça serait bien qu’on rentre dans les mille !»

Plus rien ne m’empêchera de finir la Diagonale des Fous

La nuit était à nouveau là. La troisième nuit blanche. Je me suis accroché de toutes mes forces sur les 20 derniers kilomètres. Mes genoux brûlaient, une douleur intense mais finalement supportable. Les arbres étaient menaçants. J’ai écouté les messages que mes enfants m’avaient laissés sur mon MP3, des « allez papa » et des disputes quand ils pensaient que ça n’enregistrait plus. De la vie qui jaillissait dans cette forêt sombre et lugubre. J’ai pleuré de joie et les premières lumières de Saint-Denis ont scintillé. Les éclats des percussions, de plus en plus proches. Malgré la douleur, j’ai réussi à courir sur les trois derniers kilomètres pour finir sous les cinquante heures. En arrivant dans le stade une grande émotion. Intérieure. Il était une heure du matin et des centaines de gens m’encourageaient, disaient mon prénom – écrit sur mon dossard – et puis la ligne d’arrivée presque à regrets. 49h54 min 16 s. 974e. J’avais réussi, j’avais terminé ma Diagonale des Fous. Depuis je cours presque chaque jour.

Frédéric Berg Journaliste pour le magazine Nature Trail

Et pour ceux qui aiment quand les images sont en mouvement, je vous propose la vidéo de Frédéric réalisée lors de la Diagonale des Fous 2013 (car oui en bon fou, il y est retourné! A date il a terminé trois fois la Diagonale des Fous, on ne peut que dire bravo)

Enfin, dans l’esprit de cette Diagonale des Fous, je vous donne deux liens. Le premier est celui du site officiel du Grand Raid, si vous voulez continuez de rêver à ce sujet! Le second est celui du projet Grand Trail. Un magnifique livre qui va sortir à l’Automne grâce aux efforts conjoints de Frédéric Berg, de son frère Alexis, photographe professionnel et de Sébastien Côté, directeur du L’Ultra Trail Harricana du Canada. Il parlera du trail en général, de son histoire, de ses protagonistes, mettant l’accent sur la beauté des paysages, et fera bien sûr allusion à la Diagonale des Fous ! Et pour ceux qui veulent voir un reportage sur l’élite, allez lire mon article sur les reportages d’Intérieur Sport ! 😉

Athlète touche à tout, de l'athlétisme à la route en passant par le trail et même le duathlon. Autodidacte passionné des méthodes d'entraînement, je suis mon propre coach depuis 6 ans et applique ma devise "S'entraîner sérieusement sans se prendre au sérieux" pour progresser tout en prenant un maximum de plaisir !

13 COMMENTS

    • Mais de rien! Fred m’avait fait voyager lorsque je l’avais rencontré à une conférence ici à Montréal, j’ai voyagé à nouveau lors de la lecture de son récit!
      Reste maintenant à faire ce voyage à la Diagonale des Fous en vrai un jour… 🙂

    • Je te le souhaite aussi Ainga. L’apogée du parcours d’un trailer? Je ne sais pas mais ça fait rêver en tous cas qu’une Diagonale des Fous! 🙂

  1. Le récit est absolument merveilleux et émouvant !!! Ca donne vraiment envie !!! J’espère que l’on sera assez fous ou tous tout aussi fous pour se laisser transporter par cette fameuse diagonale !! 🙂

    • Tu as bien résumé ce que je pense de ce récit. On vibre en le lisant et en pensant à ce que ça doit représenter! La Diagonale des Fous fait partie de ces courses ou on peut vibrer par procuration! En espérant être de la fête un jour! 😀

    • Périple c’est le mot! Grand Raid, Diagonale des Fous… Qu des noms qui inspirent ce mot de périple!. C’est ça qui fait de cette course un rêve pour beaucoup! On ne peut pas vraiment savoir ce que c’est tan qu’on y a pas été! 🙂

  2. La course de dingue dans un endroit complètement fou ! Franchement, c’est mon rêve mais il va falloir que je bosse encore beaucoup pour y arriver… :-/

    • Trailer chevronné des ultra ou novice, je pense que la Diagonale des Fous est une épreuve qui nécessite beaucoup de travail! Vu son nom, le contraire serait étonnant! Espérons avoir le niveau pour y aller un jour, j’imagine qu’on doit rester marqué à vie par cette expérience! 🙂

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